Antoine Basbous, fondateur de l’Observatoire des Pays Arabes, décrypte les succès technologiques d’Israël, les failles de ses adversaires, et les enjeux stratégiques qui redessinent le Moyen-Orient.
Vingt-cinq mois après le 7 octobre 2023, le Moyen-Orient a profondément changé. Le Hamas est décimé, le Hezbollah a perdu l’essentiel de sa chaîne de commandement, le régime Assad s’est effondré, et l’Iran voit sa stratégie d’encerclement d’Israël par ses proxys voler en éclats. Pourtant, malgré cette série de victoires militaires, Israël peine à transformer ses succès sur le terrain en gains politiques durables. Antoine Basbous, observateur avisé du monde arabe depuis plusieurs décennies, livre une analyse sans concession de cette situation paradoxale.
Une révolution technologique sur le champ de bataille
Pour Antoine Basbous, ce conflit marque un tournant dans l’histoire militaire : “C’est la première guerre de l’intelligence artificielle.” Israël a démontré une suprématie technologique absolue sur l’ensemble de son environnement régional — un rayon de 2 500 kilomètres où aucun adversaire ne peut rivaliser.
Les exemples de cette domination sont saisissants. L’élimination de Mohsen Fakhrizadeh, considéré comme le père du programme nucléaire iranien, illustre le niveau de sophistication atteint. “Ils l’ont tué par des robots installés sur sa route, sans tuer sa femme, en mitraillant juste sa voiture avec une liaison satellite”, détaille Basbous. Une opération chirurgicale d’une précision redoutable, menée à distance, sans aucune présence humaine sur le terrain.
Autre coup d’éclat des services israéliens : l’exfiltration des archives nucléaires iraniennes. “Plusieurs tonnes de documents ramenés en Israël”, rappelle l’analyste. Une opération qui a non seulement fourni des renseignements précieux sur l’état d’avancement du programme nucléaire de Téhéran, mais qui a également démontré la capacité du Mossad à opérer au cœur même du dispositif sécuritaire iranien.
L’affaire des bipeurs : le Hezbollah décapité
Mais c’est sans doute l’opération contre le Hezbollah qui restera comme l’une des plus spectaculaires de ce conflit. En piégeant les bipeurs utilisés par l’organisation chiite pour ses communications internes, Israël a porté un coup dévastateur à sa structure de commandement. “Le Hezbollah a perdu à peu près 5 000 cadres”, estime Antoine Basbous.
L’ampleur de l’opération a même touché la diplomatie iranienne. “On a découvert que l’ambassadeur iranien à Beyrouth avait lui aussi son bipeur”, révèle Basbous. “Quand l’opération a été déclenchée, il n’avait plus d’œil et il n’avait plus de doigts de la main droite.” Un détail qui illustre à la fois la profondeur de l’infiltration israélienne dans les réseaux pro-iraniens et l’imbrication totale entre le Hezbollah et l’appareil d’État iranien au Liban.
Au total, l’organisation libanaise aurait perdu environ 80% de sa puissance de frappe et de sa capacité opérationnelle. Hassan Nasrallah, son secrétaire général historique, a été éliminé, tout comme une grande partie de l’état-major. Une décapitation sans précédent pour une organisation qui se présentait comme la force armée la plus puissante du monde arabe.
L’effondrement de la stratégie iranienne
Ces succès israéliens s’inscrivent dans un contexte plus large : l’échec de la stratégie iranienne d’encerclement d’Israël. Depuis des décennies, Téhéran avait patiemment construit un “axe de la résistance” — un réseau de milices et de mouvements alliés positionnés aux frontières de l’État hébreu. Le Hamas à Gaza, le Hezbollah au Liban, les milices pro-iraniennes en Syrie et en Irak, les Houthis au Yémen : autant de menaces destinées à dissuader Israël et à projeter la puissance iranienne dans la région.
Cette architecture s’est largement effondrée. Le Hamas est en lambeaux. Le Hezbollah est exsangue. Le régime Assad, principal allié arabe de l’Iran, est tombé “comme un fruit mûr, sans combat”, selon l’expression de Basbous. Les capacités de défense aérienne iraniennes ont été dégradées par des frappes israéliennes. L’Iran se retrouve plus isolé que jamais.
Le paradoxe de la victoire
Pourtant, malgré ce tableau, Antoine Basbous refuse de parler de victoire israélienne. “Au bout de 25 mois de guerre intense, Israël n’est toujours pas à Gaza”, constate-t-il. L’enclave palestinienne, dévastée par les bombardements et l’offensive terrestre, n’est toujours pas sous contrôle israélien. Les otages ne sont pas tous revenus. Et la question de l’après-guerre — qui gouvernera Gaza ? — reste sans réponse.
Au Liban, le Hezbollah existe encore. Affaibli, certes, mais présent. Et surtout, “dans le déni”, selon Basbous. L’organisation refuse d’admettre sa défaite et continue de se présenter comme un rempart face à Israël.
Quant à l’Iran, il a choisi la fuite en avant narrative. “L’Iran présente à son opinion publique qu’il a gagné la guerre”, observe l’analyste. “C’est totalement faux.” Mais cette posture permet au régime de Téhéran d’éviter toute remise en question et de maintenir sa rhétorique anti-israélienne.
“Généralement, quand un pays perd la guerre, il signe”, rappelle Antoine Basbous. “Là, ils ont perdu énormément mais ils ne sont pas prêts à concéder la victoire.” C’est tout le paradoxe de la situation actuelle : Israël accumule les succès militaires sans parvenir à les convertir en dividendes politiques. Aucun adversaire n’a capitulé. Aucun accord de paix n’est en vue. La région reste dans une zone grise, entre guerre et non-guerre.
Le couloir de David : le grand projet méconnu
Au-delà du conflit immédiat, Antoine Basbous évoque un projet stratégique israélien de long terme qui pourrait redessiner les équilibres régionaux : le “couloir de David”.
L’idée est ambitieuse : établir une connexion entre les territoires kurdes du nord de l’Irak et de la Syrie et le port méditerranéen de Haïfa. Les Kurdes obtiendraient ainsi un accès à la mer — une revendication historique pour ce peuple sans État, enclavé entre quatre pays hostiles. En échange, Israël disposerait d’un accès direct aux hydrocarbures kurdes, réduisant sa dépendance énergétique et créant un axe stratégique alternatif dans la région.
Ce projet inquiète profondément la Turquie. Ankara voit d’un très mauvais œil toute initiative susceptible de renforcer l’autonomie kurde — a fortiori si elle implique une alliance avec Israël. “Les Turcs ont été très inquiets que ce plan puisse être mis en œuvre”, confirme Basbous. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles Erdogan pousse le nouveau pouvoir syrien à “mettre la main sur le pays kurde”.
Cette dimension économique et géostratégique, souvent occultée dans les analyses du conflit, permet de comprendre les positionnements des différents acteurs. La chute d’Assad n’est pas seulement une victoire contre l’Iran : elle ouvre aussi la possibilité d’une reconfiguration des routes commerciales et énergétiques au Moyen-Orient.
Erdogan, le facteur turc
Car la Turquie est devenue un acteur incontournable de la nouvelle donne régionale. Recep Tayyip Erdogan, qui “se vit en calife” selon Basbous, a joué un rôle décisif dans la chute d’Assad en soutenant les rebelles syriens. Mais ses motivations sont avant tout nationales.
Son mandat présidentiel s’achève dans trois ans, et c’est constitutionnellement le dernier. Sa priorité : modifier la constitution pour s’octroyer un mandat à vie. Pour cela, il a besoin de voix au Parlement — ce qui explique son rapprochement récent avec les Kurdes de Turquie, dont les députés pourraient lui apporter l’appoint nécessaire.
Mais Erdogan doit aussi empêcher toute montée en puissance des Kurdes de Syrie, qui pourrait encourager les velléités autonomistes de la minorité kurde de Turquie. D’où sa volonté de voir Damas reprendre le contrôle du nord-est syrien — et son opposition farouche au couloir de David.
Un Moyen-Orient en recomposition
L’analyse d’Antoine Basbous dessine un Moyen-Orient en pleine recomposition. L’Iran est affaibli mais pas vaincu. Israël est dominant militairement mais incapable de clore politiquement les conflits qu’il a engagés. La Turquie avance ses pions en Syrie tout en gérant ses propres contradictions internes. Et au milieu de tout cela, les peuples — Palestiniens, Libanais, Syriens, Kurdes — subissent les conséquences de ces jeux de puissance.
La “première guerre de l’intelligence artificielle” a peut-être changé les règles du combat. Elle n’a pas encore produit de nouvelle architecture de paix.
Antoine Basbous est le fondateur de l’Observatoire des Pays Arabes. Cet entretien a été réalisé pour la SIDH France.
